Chatterie de la Navizence
Elevage suisse des races Bombay et Burmese
Armoiries de Sierre
Sierre et sa région - Les Quatrains Valaisans de Rainer-Maria Rilke

I
Nymphe, se revêtant toujours
de ce qui dénude,
que ton corps s'exalte pour
l'onde ronde et rude.

Sans repos tu changes d'habit,
même de chevelure;
derrière tant de fuite, ta vie
reste présence pure.
II
Pays, arrêté à mi-chemin
entre la terre et les cieux,
aux voix d'eau et d'airain,
doux et dur, jeune et vieux,
comme une offrande levée
vers d'accueillantes mains :
beau pays achevé,
chaud comme le pain.
III
Rose de lumière, un mur qui s'effrite,
mais, sur la pente de la colline,
cette fleur qui, haute, hésite
dans son geste de Proserpine.

Beaucoup d'ombre entre sans doute
dans la sève de cette vigne;
et ce trop de clarté qui trépigne
au-dessus d'elle, trompe la route.
IV
Contrée ancienne, aux tours qui insistent
tant que les carillons se souviennent,
aux regards qui, sans être tristes,
tristement montrent leurs ombres anciennes.

Vignes où tant de forces s'épuisent
lorsqu'un soleil terrible les dore...
Et, au loin, les espaces qui luisent
comme des avenirs qu'on ignore.
V
Douce courbe le long du lierre,
chemin distrait qu'arrêtent les chèvres;
belle lumière qu'un orfèvre
voudrait entourer d'une pierre

Peuplier, à sa place juste,
qui oppose sa verticale
à la lente verdure robuste
qui s'étire et qui s'étale.
VI
Pays silencieux dont les prophètes se taisent,
pays qui prépare son vin;
où les collines sentent encore la Genèse
et ne craignent pas la fin !

Pays trop fier pour désirer ce qui transforme,
qui, obéissant à l'été,
semble, autant que le noyer et que l'orne,
heureux de se répéter;

Pays dont les eaux sont presque les seules nouvelles,
toutes ces eaux qui se donnent,
mettant partout la clarté de leurs voyelles
entre tes dures consonnes
VII
Vois-tu, là-haut, ces alpages des anges
entre les sombres sapins ?
Presque célestes, à la lumière étrange,
ils semblent plus que loin.

Mais dans la claire, vallée et jusques aux crêtes,
quel trésor aérien !
Tout ce qui flotte dans l'air et qui s'y reflète
entrera dans ton vin.
VIII
O bonheur de l'été : le carillon tinte
puisque dimanche est en vue;
et la chaleur qui travaille sent l'absinthe
autour de la vigne crépue.

Même à la forte torpeur le ondes alertes
courent le long du chemin.
Dans cette franche contrée, aux forces ouvertes,
comme le dimanche est certain !
IX
C'est presque l'invisible qui luit
au-dessus de la pente ailée;
il reste un peu d'une claire nuit
à ce jour en argent mêlée.

Vois, la lumière ne pèse point
sur ces obéissants contours,
et, là-bas, cces hameaux, d'être loin,
quelqu'un les console toujours.
X
O ces autels où l'on mettait des fruits
avec un beau rameau de térébinthe
ou de ce pâle olivier, et puis
la fleur qui meurt, écrasée par l'étreinte.

Entrant dans cette vigne, trouverait on
l'autel naïf, caché par la verdure ?
La Vierge même bénirait la mûre
offrande,égrainant son carillon.
XI
Portons quand même à ce sanctuaire
tout ce qui nous nourrit : le pain, le sel,
ce beau raisin... Et confondons la mère
avec l'immense règne maternel.

Cette chapelle, à travers les âges,
relie d'anciens dieux aux dieux futurs,
et l'ancien noyer, cet arbre-mage,
offre son ombre comme un temple pur.
XII
Le clocher chante :

Mieux qu'une tour profane,
je me chauffe pour mûrir mon carillon.
Qu'il soit doux, qu'il soit bon
aux Valaisannes.

Chaque dimanche, ton par ton,
je leur jette ma manne;
qu'il soit bon, mon carillon,
aux Valaisannes.

Qu'il soit doux, qu'il soit bon;
samedi soir dans les channes
tombe en gouttes mon carillon
aux Valaisans des Valaisannes.
XIII
L'année tourne atour du pivot
de la constance paysanne;
la Vierge et sainte Anne disent chacune leur mot.

D'autres paroles s'ajoutent
plus anciennes encor,-
elles bénissent toutes,
et de la terre sort.

cette verdure soumise
qui, par un long effort,
donne la grappe prise
entre nous et les morts.
XIV
Un rose mauve dans des hautes herbes,un gris soumis, la vigne alignée...
Mais au-dessus des pentes, la superbe
d'un ciel qui reçoit, d'un ciel princier.

Ardent pays qui noblement s'étage
vers ce grand ciel qui noblement comprend
qu'un dur passé à tout jamais s'engage
à être vigoureux et vigilant.
XV
Tout ici chante la vie de naguère,
non pas dans un sens qui détruit le demain;
on devine, vaillants, dans leurs force première
le ciel et le vent, et la main et le pain.

Ce n'est point un hier qui partout se propage
arrêtant à jamais ces anciens contours :
c'est la terre contente de son image
et qui consent à son premier jour.
XVI
Quel calme nocturne, quel calme
nous pénètre du ciel.
On dirait qu'il refait dans la palme
de vos mains le dessin essentiel.

La petite cascade chante
pour cacher sa nymphe émue...
On sent la présence absente
que l'espace a bue.
XVII
Avant que vous comptiez dix
tout change : le vent ôte
cette clarté des hautes
tiges de maïs,

pour la jeter ailleurs;
elle vole, elle glisse
le long d'unprécipice
vers une clarté-soeur

qui déjà, à sn tour
prise par ce jeu rude,
se déplace pour
d'autres altitudes

Et comme caressée
la vaste surface reste
éblouie sous ces gestes
qui l'avaient peut-être formée.

XVIII
Chemin qui tourne et joue
le long de la vigne penchée,
tel qu'un ruban que l'on noue
autour d'un chapeau d'été.

Vigne : chapeau sur la tête
qui invente le vin.
Vin : ardente comète
promise pour l'an prochain.
HAUT DE PAGE
SUITE ET FIN DES QUATRAINS


Goubing