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Sierre et sa région - Anniviers
Table des Matières : Récits et Légendes


Les corvées

Entrée du Val d'Anniviers
" récit de Mario (Marie Trollet) tiré du livre " Le génie des Alpes valaisannes " édité en 1893"


La coutume de faire cultiver en commun les biens communaux s'est perpétuée dans les localités rurales du Valais, sous le terme primitif de " corvées ", auxquelles chaque famille est tenue de fournir un représentant sous peine d'une amende de trois francs, pour chaque journée d'absence.

Les Anniviards apportent aux corvées un entrain exceptionnel, en même temps que l'esprit de solidarité dont ils ne se départissent jamais.

Ainsi peut-on les voir dans la plaine au temps de leurs émigrations périodiques, lorsque les travaux de la vigne les réunissent pour ces journées communales. Au lever du jour, le tambour et le fifre sonnent la diane. A six heures, appel et départ. Musique et drapeau en tête, ils défilent deux à deux, le front haut, l'œil résolu, la pioche crânement posée sur l'épaule. Quand ils arrivent au pied du vignoble, chacun d'eux dépose sur le gazon la gibecière qui renferme les provisions de bouche pour toute la journée. Le drapeau lestement hissé sur un arbre, leur sert de point de ralliement.

Avant d'attaquer le sol que vont féconder leurs sueurs, tous plient le genou, et le président de la commune, d'une voix énergique, dit les prières auxquelles les autres répondent de même.

Ce devoir accompli, nos gens prennent leur positions et s'alignent. La terre durcie résiste, elle cède et tremble sous l'effort de leurs bras ; les visages ruissellent, les poitrines sont haletantes. N'importe. On y met tout son cœur, tout son honneur, faudrait-il dire - et le tambour va toujours, marquant par ses roulements le rythme que le fifre égaie de ses notes sautillantes. Le vin de la commune abreuve les travailleurs, et, cela va de soi, nul ne s'en fait faute.

Au son de l'Angélus du milieu du jour, ils laissent tomber leurs outils, et la prière de nouveau dite en commun, est le signal de la halte et du repas qui se fait au pied de l'arbre au sommet duquel clapote le drapeau.

Puis, sur un autre signal, tous se remettent à l'œuvre jusqu'au soir, où ils rentrent en cortège au village en remplissant l'air de retentissantes " yolées ".

On reconnaît bien là l'esprit entier et tenace de ces montagnards de vieille foi et de vieille roche, énergiques, durs à eux-mêmes, tout à leurs idées, orgueilleux de leur force. Car c'est à ce système de corvées, autant qu'aux traditions de bonne entente et d'indépendance qui les caractérisent, qu'en dépit de tous les changements que le progrès a apportés autour d'eux, ils offrent l'exemple d'une peuplade autonome, jalouse de ses privilèges, et bien déterminée à ne vivre que de ses propres ressources.

Un seul trait en dit long sur leur réserve altière, cette superbe quasi farouche des natures primitives, conscientes de leur valeur. En 1835, par suite de la fonte subite des neiges du glacier de Zinal, La Navizance causa des dommages considérables. Les propriétés riveraines furent dévastées, et non seulement les ponts, mais aussi des habitations furent emportées par la crue prodigieuse de son courant. On ordonna une corvée. Les gens de la vallée se rassemblèrent immédiatement sur les lieux menacés. Ils élevèrent des barrages, déblayèrent les pâturages des rocailles et des débris de toutes sorts qui les recouvraient, et réparèrent, autant qu'il était en leur pouvoir, les dégâts qu'avait occasionnés ce dégel intempestif.

D'autre contrées de la Suisse ayant été dans le même temps désolées par des inondations, on fit des collectes dans les cantons, et la Confédération accorda des subventions pour venir à leur secours. Lorsque les délégués fédéraux offrirent des subsides aux Anniviards, ceux-ci refusèrent d'en accepter aucun, alléguant qu'ils étaient en état de se suffire à eux-mêmes. Frappés de cette preuve de désintéressement, ils en firent un rapport qui ne demeura pas sans effet car, en retour, il fut décrété de perpétuer le souvenir de ce fait en offrant à l'Eglise de Vissoie un riche calice de vermeil.

Exécuté à cette intention, il est orné de pierres fines et de peintures sur émail, dont l'une représente Sainte Euphémie, la patronne de la paroisse, et porte, en outre, une inscription latine qui peut se traduire ainsi : "Aux magnanimes riverains de la Navizance, les dispensateurs des subventions fédérales, 1835"



Note : la corvée du vignolage est actuellement toujours en vigueur et aux environs du mois de mars, la journée d'un samedi, on peut voir des hommes piochant la vigne encouragés par la musique des fifres et tambours.

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